“Puisqu’il n’existait pas, j’ai créé le magasin où je rêvais d’aller faire mes courses.” Il y a sept ans, Alexis Roux de Bézieux (44 ans aujourd’hui) a laissé tomber une carrière de consultant pour devenir épicier de quartier. Au coeur de Paris, le cousin germain du président du Medef ouvre Causses, un temple slow food où l’on prend plaisir à choisir ses produits parmi 3.000 références alimentaires achetées en direct à des producteurs triés sur le volet et, si possible, français. Marques locales et respect des saisons font partie de l’ADN de cette épicerie nouvelle génération. En sept ans d’activité, l’entrepreneur a ouvert deux autres magasins sur le même modèle dans la capitale. Son chiffre d’affaires avoisine les 4 millions d’euros, et il emploie une trentaine de salariés.

Causses est un commerce précurseur. Aujourd’hui, les habitants des centres-villes se ruent sur les produits dits de “circuit court” (limitant au maximum les intermédiaires) et respectueux de l’environnement, quitte à payer leurs achats un peu plus cher qu’en grande distribution. Les épiceries d’Alexis sont la preuve que le commerce indépendant a encore de belles cartes à jouer, à condition de se démarquer astucieusement des grandes enseignes. Si le fondateur de Causses a emprunté à ces dernières une gestion rigoureuse de la logistique et un outil informatique performant, il s’en distingue par son offre, plus qualitative, et par la mise en scène de ses boutiques. Chez lui, l’ambiance se veut conviviale, proche de celle des épiceries d’antan. Les qualités relationnelles des employés jouent ici un rôle central. “Une mauvaise équipe, c’est 40% de chiffre d’affaires en moins”, prévient-il.

  • Paris : les commerces qui font un carton (progression du nombre de boutiques depuis 2014) >> Location et réparation de vélos : +57% ; Alimentation biologique : +47% ; Réparation de produits électriques et électroniques : +41% (Source : Apur, mars 2018).

Le speakeasy du boucher

Autre moyen de sortir du lot : mélanger les activités au sein d’un même lieu. “En créant un coffee shop dans un magasin de jeans ou un espace barbier dans un commerce de meubles design, vous pouvez attirer un flux de clientèle supplémentaire”, explique David Soulard, directeur du fabricant de meubles Gautier et membre actif de Réseau Entreprendre. Les spécialistes appellent “commerces transversaux” ces espaces de vente où cohabitent plusieurs univers qui n’ont pas forcément de rapport entre eux. Ainsi, en ce moment, les cafés vélos, où l’on vient (faire) réparer sa bicyclette en sirotant un expresso, ont la cote. Pour se différencier, il est intéressant de jouer sur l’offre de services, en proposant des prestations étonnantes. Après cinq années dans la banque, Alexandre de Toulmon, 32 ans, a ouvert Bidoche, une boucherie parisienne haut de gamme dont il transforme, le soir venu, l’arrière-boutique en salle de restaurant. Fan de gastronomie, l’ex-financier a suivi une formation de boucher et a travaillé dans les meilleures boucheries avant de se lancer. “Ayant vécu deux ans à New York, je me suis inspiré des speakeasy, les bars clandestins du temps de la prohibition”, raconte-t-il. La formule lui donnant toute satisfaction, il réfléchit déjà à l’ouverture d’un second magasin.

Toujours dans le registre des services supplémentaires, les ateliers où les clients apprennent à fabriquer quelque chose de leurs dix doigts sont aussi très prisés. Ex-manager dans le webmarketing, Elsa Monségur, 32 ans, a ouvert La Textilerie à Paris, en début d’année. Fan de mode et d’économie circulaire, la jeune femme propose dans sa boutique des tissus bio et des vêtements de créateurs écoresponsables, tout en accueillant des ateliers permettant de créer ses propres modèles à partir de pièces de seconde main. Derrière son comptoir où sont servis cafés et rafraîchissements, la fondatrice, qui emploie trois salariés, résume : “L’objectif est d’imbriquer ces activités afin qu’elles se nourrissent les unes des autres et s’enrichissent mutuellement.”

Package du désir

Un concept détonnant, si futé soit-il, ne suffit pas à garantir le succès. Il faut aussi savoir le présenter. Patrick Pruvot, 53 ans, fondateur des love stores (comprenez sex-shops) Passage du désir, vous le dira : écouler des produits destinés à l’”épanouissement sexuel” demande une finesse marketing supérieure à la moyenne. Sa recette : “Sous-exposer dans nos rayons les produits coquins par rapport aux produits romantiques. Cela ne correspond pas à la réalité de nos ventes, mais le but est de mettre à l’aise des gens qui, sinon, n’oseraient pas franchir notre seuil.” Soignées, les vitrines font passer des messages calibrés. “Plutôt que parler de “plaisir”, nous évoquons le “développement durable du couple”, explique cet ex-directeur commercial dans la publicité. Et cela fonctionne : après avoir monté quatre love stores en dix ans, il s’apprête à en ouvrir un cinquième (lire son parcours ci-dessous).

  • PASSAGE DU DÉSIR
  • Villes : Nantes, Marseille, Lille et Paris. Date de création : 2008. Chiffre d’affaires 2017 : 7 millions d’euros.
©SP. Patrick Pruvot, le fondateur des boutiques Passage du Désir.
  • Patrick Pruvot a fait des sex-shops de papa, glauques et froids, des lieux chaleureux consacrés à l’épanouissement sexuel. Avant d’ouvrir son premier magasin à Paris, il y a dix ans, il a du mal à trouver des investisseurs. Huiles de massage, jouets interactifs, bougies parfumées, son concept de “développement durable du couple” va séduire un grand nombre de clients désireux de pimenter leur intimité. Il se diversifie aujourd’hui avec un Love & Care Store : un concept entre parapharmacie et boutique de cosmétiques, spécialisé dans le bien-être du couple.
  • Le + de la boutique : un style de sexshop rajeuni, qui fait la part belle au couple.

Emplacements choisis

Dans les grandes villes, le site est capital pour la réussite du projet. Pris d’assaut, les meilleurs se paient très cher. Sur ce volet, en effet, pas question de prendre des risques. Pour trouver le local de Bidoche, Alexandre de Toulmon a mis presque un an. “J’ai visité une trentaine d’emplacements, témoigne-t-il. Je cherchais une rue commerçante avec beaucoup de passage. Finalement, j’ai déboursé plusieurs centaines de milliers d’euros. J’ai sans doute trop payé pour ce site, mais je voulais le meilleur potentiel.” David Soulard conseille de ne pas se jeter sur la première affaire venue, même si elle paraît convenir : “Informez-vous sur l’histoire de la boutique. Certains locaux portent la poisse à tous les occupants.”

Autre obstacle pour les primo-entrepreneurs : la frilosité des agents immobiliers. S’ils ne vous ont jamais vu, ils commencent souvent par vous montrer les biens les moins intéressants. “Une grosse perte de temps”, se souvient Quentin Chapuis, cofondateur de la Fédération Française de l’Apéritif (lire son parcours ci-dessous). Il lui a fallu plusieurs mois pour trouver son bonheur, rue de Paradis, dans le très fréquenté 10è arrondissement de Paris. Et son enseigne, centrée sur un moment de consommation (l’apéritif), fait un carton : on s’arrache comme des petits pains les tee-shirts imprimés du logo de la boutique.

  • FÉDÉRATION FRANÇAISE DE L’APÉRITIF (FFA)
©SP Les fondateurs de FFA.
  • Ville : Paris. Date de création : 2016. Chiffre d’affaires 2017 : 300.000 euros.
  • En 2007, Quentin Chapuis et Arnaud de Broves, alors étudiants en école de commerce, créent “pour rigoler” un groupe sur Facebook, afin de s’échanger des bons plans pour réussir les apéritifs. Dix ans plus tard, les deux compères, rejoints par un troisième larron, Paul-Antoine Solier, capitalisent sur leur communauté de 110.000 fans Facebook et ouvrent un magasin consacré aux seuls produits de l’apéritif (alcools, charcuterie, fromage, condiments, etc.). Le succès est immédiat. Rien à voir avec une épicerie fine : la FFA se fournit auprès de producteurs locaux et pratique des prix abordables. Un deuxième magasin parisien, calqué sur le même modèle, a vu le jour en novembre 2017, et un troisième devrait suivre l’année prochaine.
  • Le + de la boutique : une offre originale autour d’un moment clé de consommation, l’apéritif.